Viande, histoire et enjeux sociaux

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La révolution de l’élevage

Quand l’homme en a-t-il eu assez de courir après sa nourriture ? Pendant des millions d’années, les hommes s’en sont remis à la providence et à la générosité de la nature. Partout où ils le peuvent, ils collectent des dizaines de variétés de plantes comestibles et chassent les animaux sauvages qui les entourent. Puis, lors des beaux jours, après la dernière glaciation, il y a plus de 11.000 ans de cela, ils décident de construire des villages plus solides. Ils utilisent le mortier, la boue séchée et les roches pour bâtir leurs maisons. Ils se sédentarisent. Alors commence la lente révolution néolithique, fondement de notre civilisation.
Les plus anciens témoignages archéologiques de la première grande révolution de l’humanité se situent sur les contreforts des Monts Taurus en Anatolie, au sud de la Turquie actuelle.
Après le dernier pic glaciaire, très vif, les régions du Proche et du Moyen-Orient bénéficient d’un climat tempéré chaud et humide. Tout autour du désert de Syrie s’étend une région qui forme un arc qui va de l’Egypte au sud, remonte vers la Turquie, le long des rives orientales de la Méditerranée, puis continue vers l’est et le sud jusqu’à la plaine de Mésopotamie traversée par le Tigre et l’Euphrate. C’est le fabuleux Croissant fertile.

Les chasseurs-cueilleurs aux pieds des Monts Taurus

Les steppes du Croissant fertile sont habitées par une grande diversité de graminées sauvages. Différentes variétés de blé, d’orge et de seigle poussent abondamment dans un environnement propice. Ces plantes sont particulièrement adaptées aux zones ouvertes bénéficiant d’un climat saisonnier marqué. Les contreforts des Monts Zagros et Taurus hébergent aussi ces graminées dont les étendues pénètrent des forêts ouvertes de chênes, cèdres, pins, noisetiers, pistachiers, genévriers, etc. Les plantes légumineuses y abondent aussi, comme les pois chiches, les lentilles, etc. Ces richesses végétales nourrissent de nombreuses populations animales comme les mouflons, les isards, les sangliers et les aurochs. Ce sont les ancêtres sauvages des moutons, des chèvres, des porcs et des bœufs. Toutes ces espèces végétales et animales existent encore aujourd’hui à l’état sauvage dans ces régions, sauf l’aurochs.

Après le dernier pic glaciaire, les populations humaines exploitent toutes ces ressources. L’un des plus anciens villages connus est celui d’Abou-Hureïra, au pied des Monts Zagros en Syrie, âgé de 10.000 ans av. J.C. Le site s’étend sur une douzaine d’hectares. Les fouilles révèlent que les habitants consommaient plus de 150 plantes différentes, dont des graminées. C’est un nombre considérable qui n’est rencontré que chez certaines populations de chasseurs-collecteurs actuels. Toutes ces plantes sont sauvages. Le site d’Abou-Hureïra n’est occupé qu’une partie de l’année, au printemps. Ses habitants chassent les gazelles de Perse au moment de leur migration (les os de gazelles à peine nées et d’autres âgées d’une année dominent ; or, les naissances ont lieu en mai). La viande est conservée, fumée ou séchée. Dès cette époque, les hommes savent constituer des stocks, pour la viande comme pour les plantes puisque les noix, les légumes secs et les grains se conservent bien. Les conditions de subsistances changent et la sédentarisation se met en place.

Fait remarquable, en dépit de la diversité des ressources de nourriture du garde-manger de ces premiers villageois, une part importante de leurs activités concerne la préparation des grains. Les squelettes des hommes et des femmes en portent des stigmates. Les os du pied, de la cheville et du genou sont déformés par l’usage intense de la position agenouillée. Les vertèbres du bas du dos sont usées par le balancement répétitif du haut du corps. Les os du bras et de l’épaule indiquent des muscles puissants. Tous ces caractères sont dus aux actions du corps lors du meulage des grains. On a retrouvé les pierres polies – meules, mortiers, pilons – ayant servi à cela : le néolithique est « l’âge de la pierre polie ». Le meulage use les corps et les pierres. A cette époque, les femmes et les hommes sont égaux dans le labeur.

Les premiers animaux domestiqués

Quelques millénaires plus tard, les habitants de ce même site continuent de chasser les gazelles de Perse. Mais cette fois, l’ordinaire s’installe pour la consommation des plantes. L’alimentation végétale est dominée par deux sortes de blé et d’orge, du seigle, des lentilles et des pois chiches. Les femmes et les hommes continuent de moudre. Puis, vers 7.500 av. J.C., deux nouveaux venus sont invités à l’économie de substance : le mouton et la chèvre. Ce sont les premiers animaux domestiqués.

En fait, le premier animal domestiqué est le loup. Le plus ancien témoignage provient de la tombe d’une vieille femme, trouvée à Aïn Mallaha, en Israël, et datée de 10.000 av. J.C. C’est le squelette d’un louveteau ou d’un chiot âgé de 3 à 5 mois, enseveli avec sa compagne. Pour les archéologues, il est difficile de préciser le passage d’un animal sauvage à un animal domestique. En ces périodes entre chien et loup, on peut affirmer qu’un animal est domestiqué lorsque, par exemple, les jeunes sont tués pour leur viande ainsi que les mâles vers l’âge de deux ans, alors que les femelles ne sont mangées qu’à un âge avancé. C’est le cas aussi lorsque des modifications importantes affectent la morphologie, comme la transformation des cornes en forme de cimeterre des chèvres sauvages en cornes torsadées des chèvres domestiquées.

La révolution des Monts Taurus

A partir de 7.000 ans, les implantations villageoises deviennent plus nombreuses dans l’ensemble du Croissant fertile. Les sites attestent des concentrations de populations plus denses. Dès lors, les plantes comme les animaux sauvages ne suffisent plus à les nourrir. En Anatolie, aux pieds des Monts Taurus, le site de Cayönü livre les vestiges d’un nouveau type d’organisation sociale. Pour la première fois apparaissent des bâtiments communautaires, témoignages d’une société comprenant plusieurs groupes sociaux. L’économie de substance rappelle celle des habitants de la deuxième période d’Abou-Hureïra avec la présence d’une céramique devenue abondante. Dans toute cette région, vers 7.500 ans av. J.C., les villageois basent leur alimentation sur quelques plantes – blé, orge, pois, lentilles – alors que la viande provient d’abord de la chasse et de l’élevage de moutons et de chèvres.

Un changement notable intervient vers 6.800 ans sur les bords de la rivière Carsamba à Catal Hüyuk, toujours en Anatolie. La construction des maisons obéit à une standardisation associée à une organisation sociale du même type. Dans chaque maison, on trouve un endroit dédié au culte de la fécondité. Les prémices, non pas des croyances, mais des religions, se trouvent peut-être là. Ces hommes inventent le concept de Terre-Mère servi par le culte de la déesse Mère. Les effigies des déesses sont toujours accompagnées de têtes de taureau en argile placées sur les côtés et entre leurs jambes dressées. Dans certaines maisons, les cornillons sont alignés le long de bancs. Dans d’autres, ils sont fixés sur des têtes de taureau en argile stylisées. Parfois, des seins modelés en argile se trouvent entre les cornes.

La domestication des aurochs

Les habitants de Catal Hüyuk sont les premiers à avoir domestiqué les aurochs. Ce dut être une entreprise guidée par des motivations d’ordre plus spirituel qu’alimentaire. Cela fait des dizaines de milliers d’années que les hommes chassent les aurochs. C’est un animal fabuleux, d’une force et d’une vigueur qui le rendent aussi désiré que redouté. Il est bien évident que les premiers animaux apprivoisés ne l’ont pas été pour tirer des araires : comment imaginer atteler un tel animal à cette époque ; il faut attendre encore quelques millénaires, à commencer par l’invention de l’araire ! Les hypothèses ne manquent pas pour tenter de comprendre la domestication de l’aurochs. Le plus fascinant réside dans la simultanéité entre les premiers témoignages de sa domestication et sa place dans les cultes.

Est-ce que la domestication de l’aurochs a bien débuté aux pieds des Monts Taurus ? Cet animal existe partout en Europe et y a survécu bien plus longtemps qu’ailleurs (le dernier aurochs s’éteint en Pologne en 1627). Est-il possible que le passage de l’aurochs au bœuf se soit réalisé quelque part en Europe, de l’autre côté du Bosphore ? Mais le Bosphore signifie justement « le passage de la vache ». En fait, toute cette région conserve la mémoire sacralisée de cet animal mythique : Monts Taurus, Bosphore, le Minotaure de Crète ou encore la mer Ionienne qui tire son nom de la prêtresse d’Héra transformée en magnifique génisse, Io.

Le déluge : un grand pas pour la domestication

Un événement considérable a favorisé le développement de l’agriculture et de la domestication vers 6.000 ans av. J.C. : le déluge ! Auparavant, ce que nous appelons la mer Noire est un grand lac d’eau douce. Toutes les régions alentour sont certainement habitées par des sociétés jouissant d’une économie de subsistance comparable à celle des hommes de Catal Hüyuk. Mais un jour, la tectonique des plaques ouvre le détroit du Bosphore. D’un coup, un flot gigantesque se rue de l’autre côté. Durant deux années, 50 km3 par jour d’eau se déversent et submergent le paisible lac. Le niveau monte de 15 cm par jour. Un vacarme assourdissant, audible à plus de 100 km, et qui marque à jamais la mémoire des hommes.

Chassées par les eaux du déluge, les populations d’agriculteurs et d’éleveurs se dispersent. C’est peut-être ainsi que, poussé par les flots, le néolithique se diffuse en Europe. Alors, ce « passage de la vache », est-ce avant ou après le déluge ? Les textes sacrés qui rapportent cet événement majeur de l’histoire du monde disent, qu’après le déluge, l’homme se trouve entouré des animaux domestiques, avec le bœuf au rang des premiers.

Source : la-Viande.fr, La révolution de l’élevage